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SESSION 14
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Roubaix — Rue du Général Sarrail

Réalisation architecturale

De l’influence des hérissons sur les entres-deux

De façon singulière, le projet des Villas Sarrail est lié aux hérissons. Une parabole de Schopenhauer, dont on peut à présent lire un extrait sur les vitrages des halls d’entrée de l’immeuble, fait le lien entre l’espèce humaine, le mammifère insectivore et l’habitat. Que dit le texte du philosophe, dont Bathilde Millet prend connaissance via un ouvrage de l’architecte Serge Renaudie ? L’hiver place les hérissons dans un épineux dilemme : s’ils se regroupent pour se tenir chaud, les animaux se piquent mutuellement. Ils doivent alors rechercher une distance juste, entre isolement et proximité. Pour le philosophe allemand, la parabole des hérissons était une métaphore des rapports de l’homme avec la société, balancé sans cesse entre une solitude stérile et l’entrée dans un jeu social ou il n’arrive pas à s’épanouir. Il parait que Nietzsche, puis Freud, apprécièrent en leur temps la parabole. Le philosophe se doutait-il qu’elle pourrait aussi servir à régler des questions de morphologie architecturale ? Pour Bathilde Millet et ses camarades, le texte semble cristalliser l’idée d’oscillation entre deux états, deux situations spatiales, idée qui forme le concept du projet. Traduit en terminologie architecturale, la parabole évoque le balancement entre densité et intimité. Deux pôles ordonnant l’implantation du bâti, notamment ces maisons de coeur d’îlot qui s’éloignent et se rapprochent les unes des autres en permanence. Ces villas urbaines sont un élément fondamental du projet imbriquant des typologies complexes. Des immeubles «intermédiaires» bordent les rues Fabricants et Sarrail. Dièse a conservé l’idée Roubaisienne d’un front bâti uniforme, dépourvu de balcons sur rue, la diversité typologique et l’adaptabilité de l’habitat se jouant au centre de la parcelle. Cela se traduit notamment par la présence d’une pièce indépendante sur cour. Reliée au logement sur rue, elle aurait pu être affectée au jeune adulte s’émancipant progressivement du noyau familial, servir de bureau, etc. L’ensemble des logements se connectait à deux parkings silos, épine dorsale urbaine connectée en souterrain avec les maisons individuelles du coeur d’îlot, offrant un accès direct aux logements. Dernier point du projet, touchant plus à l’aspect urbain, les architectes proposent de démolir une série de maisons au sud de l’îlot, ceci pour établir une continuité entre la rue des Fabricants et la façade arrière de l’Hôtel de Ville. On déplore parfois la banalité des villes : mais on serait de mauvaise foi si on imputait leur pauvreté formelle aux architectes, qui, ici comme ailleurs, cherchèrent toujours à élaborer leur proposition en restant, suivant le conseil d’un de leur professeur, «sur le fil du rasoir». Délicat exercice consistant à se conformer au programme demandé, tout en essayant de dépasser ses aspects strictement fonctionnels. 
Entre deux commandes

Dissimulée derrière le nom de code VZ 714 - anonymat oblige - la proposition de l’équipe Dièse fait partie des douze projets retenus (parmi soixante-treize) pour le tour final de la consultation. Le jury avait écarté certaines propositions jugées d’emblée irréalistes, tel ce Plan Voisin miniature programmant la construction de cinq tours sur un parterre de pelouse. «La parabole des hérissons» est finalement désigné lauréat. Commence alors une phase de transition longue et délicate, menant du rêve à la réalité. Lorsqu’elles soumettent un site à Europan, les collectivités locales s’engagent à donner une suite aux études, et éventuellement parvenir à une réalisation. Bien qu’il soit encadré par une charte, cet engagement reste plus moral qu’impératif, tant il est dépendant des vicissitudes propres au monde des projets urbains, soumis à de nombreux aléas de financement, de maîtrise foncière et de choix politiques tout en se déroulant dans des temporalités à rallonge. Pour l’équipe Dièse, la suite du projet consistera en une série de missions urbaines portant sur la partie est de l’îlot. L’étude de faisabilité d’un parking-silo public remplaçant l’aire de stationnement en plein air de l’îlot Sarrail-Fabricant, puis une seconde étude concernant la placette située au débouché de la rue des Fabricants à la hauteur de la place de la Mairie, aménagement urbain déjà présent dans le projet Europan. L’équipe initiale, qui se réduit à Bathilde Millet et Julien Rousseau, doit apprendre à gérer ces études avec souplesse. « L’urbanisme roubaisien est opportuniste», résume Thibaud Brodin, actuellement à la direction du développement de l’économie et de la culture à la Mairie, mais en charge de l’urbanisme lors du développement du projet Sarrail. Parce qu’elle ne peut pas attirer les investisseurs aussi facilement que d’autres villes plus à la mode, Roubaix doit pouvoir s’adapter à toutes les possibilités qui s’offrent à elle, et tout faire pour encourager la venue des maîtres d’ouvrages qui ont la volonté de construire sur le territoire de la commune. En 2003 et dans la perspective de Lille 2004, la partie est de l’îlot Sarrail-Fabricants est remis au concours dans le cadre du projet expérimental «Maisons de ville» piloté par la branche Nord de la Fédération Nationale des Promoteurs Constructeurs, en partenariat avec l’agence d’urbanisme Lille Métropole. L’agence Barclay-Crousse sera lauréate d’une consultation prévoyant la construction de maisons urbaines au coeur de l’îlot et le long de la rue des Fabricants, suivant un cahier des charges défini par Bathilde Millet et Julien Rousseau. Finalement, c’est l’échec des négociations entre les différents partenaires sur le financement du parking silo qui entraînera mécaniquement l’arrêt du projet dessiné par l’agence Barclay-Crousse.

Phase finale

L’abandon des « Villas en Ville » va relancer le projet des Villas Sarrail, qui va prendre son aspect définitif à partir de 2006. Pierre Oudin, directeur de Pierres et Territoires de France Nord, un des promoteurs partie prenante dans le projet de la FNPC, souhaite réaliser un programme de logements privés à proximité du centre-ville. Les négociations avec la Ville, favorable à la réalisation d’une opération dans le cadre de son engagement dans le programme et la démarche Europan, abouti au choix par Pierre Oudin de l’équipe Bathilde Millet, architecte. L’ouverture d’une voie redivisant l’îlot, idée présente dans le projet Europan, est retenue. Au départ, le promoteur n’envisage que de construire le long de la rue du Général Sarrail. Les architectes, qui bénéficient d’une bonne écoute de la part de leur maître d’ouvrage, vont faire évoluer ce principe d’implantation pour tenter de retrouver en partie la variété typologique caractéristique du projet VT 714. Europan insistera également sur le maintien de cette diversité d’habitat, en phase avec l’esprit du projet sélectionné au concours. Les architectes vont retravailler le projet en deux temps : ils vont d’abord reconstituer le front bâti sur l’ensemble des parcelles, puis modifier les volumes au gré des variations typologiques. Bathilde Millet fait de cette fragmentation un principe fondateur, dont l’explication va bien au-delà du geste formel. «Au-delà d’une certaine taille, les immeubles de logements deviennent si l’on y prend garde des espaces favorisant l’anonymat», explique-t-elle. Multiplier les typologies pour favoriser la diversité, multiplier les entrées pour faciliter les rencontres, ou, comme diraient les sociologues, la sociabilité de proximité, tel est le credo de la jeune architecte, mis en application rue du Général Sarrail. La fermeture de la parcelle permet la création d’une cour, une intériorité partagée, et évite un face à face direct avec le parking de stationnement public implanté en coeur de l’îlot. Le plan masse de l’opération donne l’image d’une homogénéité trompeuse : le front bâti sur la rue principale est composé d’appartements traversant, et, en attique, de petites unités indépendantes évoquant des maisons sur le toit. Rue Neuve, on trouve un bloc composé de duplex, et face au parking public, cinq villas urbaines se développant sur quatre niveaux. Les différentes parties de l’opérations sont délimitées (fractionnés fentes vides espaces de distributions) par des espaces extérieurs en caillebotis, balcons ou paliers largement investis par les habitants. La variété typologique a dû tenir compte du marché immobilier : une partie des grands appartements prévus initialement et souhaités par la Ville n’ont pas trouvé preneur, et ont été transformés en surfaces plus petites, plus aisées à commercialiser.

Variété des façades, diversité typologique

Peu visible en plan masse, la diversité typologique se reflète dans les façades. Coté général Sarrail, elles sont parées sur les trois niveaux principaux d’un revêtement en panneaux minéro-composites de type Rebéton, avec un enduit orange en couronnement, une touche colorée comme aiment à utiliser les architectes contemporains, et aussi une demande de la ville, qui souhaitait installer de la couleur pour redynamiser un tissu urbain morose. Les façades sur la rue Neuve sont revêtues d’un enduit marron. L’observateur attentif décèlera une gradation de teinte, allant du plus foncé au plus clair. Cette particularité s’explique de manière insolite, par l’application de la réglementation. Le bureau de contrôle a estimé que les façades sud, les plus exposées, n’aurait pu supporter le soleil Roubaisien ! Le choix d’une teinte claire limitait les risques d’échauffement, et donc de fissuration des enduits. Elément exceptionnel, les villas bénéficient d’un revêtement exceptionnel, des plaquettes de briques vernissées vertes, matériau contextuel repris d’une maison remarquable sur la place de la Mairie. La diversité des 

matériaux, idée que l’on retrouve dès le permis de construire, n’a été possible qu’au prix d’un long travail d’adaptation et de transposition. Bathilde Millet, restée seule à bord après le départ de Julien Rousseau pour la Chine, a dû affronter le travail bien connu des architectes sous le nom un peu trivial de déshabillage du projet. C’est que le programme immobilier arrive au seuil de la commercialisation en 2008, en pleine crise immobilière, répercussion de l’explosion de la bulle immobilière et de la crise américaine des subprimes. L’onde de choc touche le monde entier, et Roubaix n’est pas épargné. L’équilibre de l’opération immobilière est remis en cause, Bathilde Millet doit trouver une façon d’économiser 1,2 millions d’euros sur le budget alloué à la construction du bâtiment. Le système d’isolation par l’extérieur est le premier remis en cause : un abandon pénalisant sur le plan environnemental, mais inévitable dans le contexte d’un marché immobilier fragile, rendu plus vulnérable encore par la crise. Le m2 neuf se vend à Sarrail 2650 € HT. (ou 2450, pour les primo accédants qui s’engagent à ne pas vendre leur logement dans les huit années, bénéficiant pour l’occasion d’une TVA à 5,5%). La façade fera les frais de la crise économique : les briques qui devaient revêtir les bâtiments le long de la rue Neuve céderont la place à l’enduit de teinte chocolat. On envisagera d’enduire aussi d’une teinte verte métallisée les façades des cinq maisons groupées qui font face au parking, pour éviter un surcoût de 30 000 euros. L’option brique vernissée, soutenue par l’Architecte des Bâtiments de France, pourra finalement être conservée. 

*Textes et photos issus de la monographie du projet réalisé par Europan France et Europan Europe
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